Keystone XL: Quel Avenir pour le Pétrole Canadien?

par | 12 Fév 2021 | Diplomatie Énergétique, Énergies Fossiles, Pétrole, Politique Énergétique

 

Le Keystone XL qui était en construction par TC Energy aux Etats-Unis vient d’être interrompu par un décret présidentiel de Joe Biden. Il avait été autorisé en 2017 par Donald Trump balayant le précédent refus de Barack Obama. 


Les conséquences politiques et économiques de l’arrêt du projet restent encore à évaluer. Pour le Canada, c’est la perte d’une recette annuelle d’environ 65 milliards de dollars. Pour sa province de l’Alberta, c’est une catastrophe économique et sociale. En effet, l’entièreté, ou presque, de son économie repose sur la manne pétrolière issue de ses sables bitumineux. Sans pipeline, c’est l’assurance d’une perte d’efficacité et de rentabilité ainsi qu’un retour au chemin de fer plus coûteux. 

Zoom sur l’annulation du Keystone XL et ses conséquences pour le Canada partie prenante au projet. 

 

Keystone XL : un projet aussi ambitieux que controversé

 

65 milliards d’euros de retombées annuelles pour le Canada

Le Keystone XL, après de nombreux rebondissements, ne devrait finalement pas voir le jour. Voilà 12 années déjà que le projet à 9,1 millards de dollars porté par TC Energy rentre et ressort des tiroirs de l’entreprise. Il comprenait plusieurs extensions du projet Keystone déjà en service qui devaient permettre au Canada d’exporter 830.000 barils de brut supplémentaires par jour.

Un tronçon de 1900 km devait relier la province canadienne de l’Alberta, riche en sable bitumeux, au Nebraska états-unien. De là, le pétrole devait s’acheminer vers les raffineries du golfe du Mexique par les pipelines déjà existants. Jason Kenney, le Premier ministre de l’Alberta, estimait les retombées annuelles du projet à 65 milliards d’euros par an pour le Canada.

 

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Un impact négatif sur l’écologie redouté

Mais le projet fait débat dès les premières négociations. Son impact négatifs sur l’environnement étant pointé du doigt. Construction de camp de travailleurs, pollution liée aux poussières des chantiers, les critiques se font aussi sur le tracé du pipeline. Ce dernier passe en effet par des sites naturels protégés et des territoires amérindiens.

Les craintes liées aux fuites se confirment avec la déversement de 800.000 litres de pétrole en 2017 sur le premier projet Keystone déjà en service. L’abandon à terme des 48.000 tonnes de canalisations dans les sols inquiétaient autant les agriculteurs que les services d’aménagement des territoires.

 

Une connivence démocrate contre le Keystone XL

 

Barack Obama refuse le projet

TC Energy dépose une demande pour la réalisation de son projet Keystone XL en 2008. Le département d’État américain publie trois ans plus tard un rapport d’impact environnemental concluant à l’absence d’impact significatif sur l’environnement. Mais le projet a besoin de l’autorisation du Président des Etats-Unis pour pouvoir être lancé.

Sensible aux arguments des écologistes, Barack Obama décide de refuser le projet Keystone XL. L’entreprise TC Energy engage alors des poursuites judiciaires contre les États-Unis, demandant 15 millards de dollars de dédommagement. Elle accuse le refus américain d’être du protectionnisme déguisé contraire aux dispositions du traité de libre-échange TAFTA.

 

Donald Trump autorise le projet en 2017

Donald Trump élu, ce dernier revient sur le refus de son prédécesseur et autorise les travaux de construction de l’oléoduc en 2017. Il soutient que le projet fera baisser le prix du pétrole canadien et libérera les États-Unis de leur dépendance aux États de la péninsule arabique. Il assure aussi que la construction de Keystone XL créera 28.000 emplois dans le pays.

Une fois n’est pas coutume, le gouvernement canadien salut la décision du Président américain. Les premiers investissements affluent et les travaux commencent de part et d’autre de la frontière.

 

Premier jour de mandat : Joe Biden retire l’autorisation

Seulement voilà, Joe Biden remporte les élections américaines et devient le 46ème Président des Etats-Unis d’Amérique. Celui-ci veut se démarquer de son prédécesseur sur un dossier cher à ses électeurs : l’environnement. Ainsi, il revient dans l’Accord de Paris et retire l’autorisation donnée pour les travaux de Keystone XL dès son premier jour en fonction.

 

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Une solution qui ne satisferait personne

 

« Nous sommes déçus par sa décision »

Justin Trudeau, Premier ministre canadien déclarait :

« Nous saluons l’engagement du président à lutter contre les changements climatiques, mais nous sommes déçus par sa décision à l’égard du projet Keystone XL. » « Notre pays est le premier fournisseur d’énergie des États-Unis et, à ce titre, nous contribuons à la sécurité énergétique et à la compétitivité économique des États-Unis et nous soutenons des milliers d’emplois des deux côtés de la frontière. »

Déception donc chez le Premier ministre canadien, dont on sait pourtant le soutien apporté à la candidature du démocrate nouvellement élu à la Maison Blanche.

 

Un « coup politicien »

Le procureur américain Austin Knudsen accuse le président de faire un « coup politicien » contre l’intérêt national. Qu’en plus, cet abandon ne réduirait pas la pollution, mais plutôt détruirait des emplois. Enfin également chez les démocrates, le sénateur Joe Manchin à la tête de la commission énergie du Sénat défend le Keystone XL.

 

« Ce n’est pas comme ça qu’on traite son ami et allié »

Du coté de la province de l’Alberta, celle-ci a investi un milliard de dollars en plus d’une garantie de prêt de plus de 4,5 millards dans le projet. Elle envisage désormais la vente de tuyaux et matériaux pour récupérer une partie des fonds. Des milliers d’habitants redoutent la perte de leur emploi ainsi qu’une crise économique sans précédent dans la province.

Jason Kenney, Premier ministre de l’Alberta déclarait :

« Ce n’est pas comme ça qu’on traite son ami et allié. »

Il appelle ainsi l’Etat états-unien de l’Ottawa à prendre des sanctions économiques et commerciales contre l’État fédéral si Joe Biden ne fait pas machine arrière. Néanmoins, une majorité de la population aurait abandonné tout espoir d’un pipeline terminé.

 

Quel avenir pour le pétrole de l’Alberta ?

 

Une industrie pétrolière qui s’adapte, mais pour plus cher

La décision de Biden serait-elle un coup fatal porté à un secteur déjà très affaibli par la pandémie ? L’Alberta Energy Regulator a au contraire signalé une production record de sables bitumineux pour la fin 2020.

La filière, qui a profité ces dernières années de la baisse de production mexicaine, a donc encore des cartes à jouer. Elle sait que les américains resteront dépendants de son pétrole pendant de nombreuses années encore, même avec une politique de transition énergétique ambitieuse.

Mais certainement l’arrêt de Keystone XL freinera son développement. En l’absence d’un nouvelle oléoduc, les exportations supplémentaires passeront par chemin de fer. Or, ce mode de transport est beaucoup plus risqué et coûteux que l’utilisation de pipelines.

 

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Obligation d’évolution du modèle économique global

Selon Rachel Notley, ancienne Première ministre de l’Alberta :

« Nous devons reconnaître où va le monde, et nous devons avancer avec lui. »

En ce sens, le pic de production tout type de pétrole confondu devrait être atteint d’ici 10 ou 15 ans. L’abandon du Keystone XL est alors peut-être le signe que l’Alberta doit commencer à faire évoluer son modèle économique.

Dans la province, les entreprises du secteur pétrolier y sont comme partout de plus en plus sensibles aux enjeux environnementaux. Enhance Energy a par exemple associé son activité pétrolière à la revente des crédits carbone qu’elle acquiert en capturant ses propres émissions. Elle sait même, comme les autres, qu’elle devra se ré-orienter vers les énergies renouvelables, un jour ou l’autre.